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L'école des sens

(dans la LIBRE BELGIQUE 30 janvier 2002)

Rendre les enfants compétents et efficaces ne doit pas être le seul objectif de notre enseignement. Dans un souci urgent d'humanisme, ouvrons-les à la créativité via la poésie, la musique ou les arts plastiques.


CHRISTIANE LORIAUX

ARTISTE PEINTRE, PROFESSEUR D'HISTOIRE DE L'ART


Je n'ignore pas la nécessité de revoir constamment les objets et les méthodes de l'enseignement, pas plus que les diverses pressions exercées sur les personnes qui décident des nouvelles orientations, notamment dans le domaine des scineces où nos élèves semblent quelque peu à la traîne, ou devant l'exigence impérieuse de pratiquer plusieurs langues.

Pressions des parents inquiets de la vitesse des changements technologiques, pressions des entreprises dont les intérêts requièrent des formations plus techniques et professionnelles.

Toutefois, je voudrais attirer l'attention sur l'urgence d'une prise de conscience plus globale répondant à un prioritaire souci d'humanisme.

Lourde responsabilité en effet pour les décideurs auxquels tous les enfants de ce pays sont confiés afin de les rendre plus aptes à réussir leur vie d'adulte, à développer leurs potentialités tout en les adaptant au nouveau contexte de mutation qui est le nôtre.

Le but ultime fondamental de l'enseignement ne serait-il pas de les rendre plus heureux, non seulement compétents et efficaces dans certains domaines, mais surtout épanouis dans leurs diverses et multiples aptitudes ?

Cette réussite postule de prendre en compte la sensibilité, l'imagination, la créativité, de développer la réceptivité aux réalités de la nature autant qu'à celles de la vie intérieure, part privilégiée et combien essentielle de l'expérience humaine.

En bref, je plaide pour que l'enseignement de demain s'humanise par l'initiation au monde de l'art : poésie, musique, arts plastiques,...

L'initiation à l'art n'est pas l'acquisition d'un savoir, c'est une expérience personnelle et globale qui, à partir des sens, porte vers l'esprit. Il s'agit d'apprendre à voir, à écouter pour ressentir en sa propre intimité le langage de l'artiste.

Dans ce contexte de violence réelle ou virtuelle (télé, jeux vidéo, cinéma, pub,...) où tout est bon pour matraquer les cerveaux en vue d'un rendement économique, l'ouverture aux arts est un moyen de réserver ce qui fait le meilleur de l'humain. Une justification me semble capitale pour l'équilibre de la personnalité, c'est le plaisir, la jouissance qu'engendre la capacité de pouvoir apprécier une belle forme, une harmonie de couleurs, l'expressivité d'un matériau, l'originalité d'une architecture, tout ce qui s'offre constamment à nos intimes réactions.

Une seconde raison qui s'impose à la réflexion est la nécessité de faire connaître aux jeunes leur enracinement culturel. La connaissance des créations plastiques, littéraires, musicales, cinématographiques apporte un éclairage sur leur propre identité au moment où ils ont besoin de savoir d'où ils viennent et qui ils sont pour bien se situer dans l'espace européen et ainsi échapper à une mondialisation qui risque de niveler les originalités profondes. Le respect du patrimoine culturel et humain suppose aussi cette connaissance. Enfin, il faut aussi raconter cette Europe, vieille de 2000 ans, semblable à un tissu précieux dont les fils se sont sans cesse croisés du Nord au Sud, par les échanges et les voyages de tout un réseau d'artistes, musiciens et penseurs qui ont toujours ignoré les frontières étroites et souvent provisoires des nationalités.

L'accès à l'art ne doit pas être réservé à une élite, à la catégorie d'élèves dont le contexte familial permet de combler les manques des programmes scolaires.

Il est au contraire, important, en toute démocratie, d'en ouvrir les portes aux moins favorisés d'entre eux, d'autant plus que le secondaire est leur seule et unique chance d'y être initiés.

Pour conclure, je souligne l'écueil de vouloir en faire des "spécialistes" dès le secondaire, la créativité ne pouvant, à l'évidence, n'être activée que par la diversité des disciplines. Le pire serait un conditionnement des élèves pour le seul profit d'une société de plus en plus matérialiste.

Chaque enfant a droit à son intégrité, à sa liberté de choix, et l'école doit se porter garante d'en faire un homme à part entière.

 

- mise à jour le 1 janvier 2005 -
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