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 "P" comme participation ou comme perversion ?


Propos recueillis par Daniel Detemmerman, parus dans le CFALIEN, bulletin trimestriel, décembre 2007, janvier et février 2008
Luc CARTON, philosophe, est actuellement chargé de mission auprès de la Direction générale de la Culture du Ministère de la Communauté française. Son regard critique sur la vie sociale, culturelle et politique lui permet de nourrir une réflexion décapante mais stimulante sur la question de la participation.


Trop de sens tue le sens.

Pour Luc Carton, une première évidence est que le mot "participation" en soi ne veut rien dire parce qu'il signifie trop de choses à la fois. Souvenons-nous des fascismes mussolinien et franquiste qui, eux-mêmes, reposaient sur des formes de participation "corporatiste" dont il ne saurait être question de se revendiquer actuellement. Seconde évidence, le terme participation suscite l'empathie pour tout ce qu'il évoque au sujet de la socialisation et de la construction de la personnalité. En ce sens, la participation évoque une déclinaison de verbes tels que rencontrer, produire, créer, (.../...) échanger, raisonner... Ce n'est, pour Luc Carton, que dans la mesure où raisonner se fait de façon construite et sur des enjeux importants, permettant une véritable inscription de la personne dans la société, que la participation devient structurante pour la personnalité. En ce sens, la valeur de la participation est reconnue tant en matière de psychologie que de socialisation. C'est aussi le principe même de la pédagogie active que de faire appel à la participation de l'apprenant à l'apprentissage. Il est heureusement devenu évident aujourd'hui que l'on apprend mieux si l'on participe à l'action.

L'usage idéologique de la participation.

Le mot "participation" accompagne donc bien les concepts de structuration de la personne et celui de socialisation, mais son sens n'en recouvre pas moins simultanément des contradictions : d'abord, il en est fait systématiquement un usage idéologique lorsqu'on l'adresse à des personnes privées de pouvoir. C'est le cas notamment dans le cadre de politiques sociales de l'Etat social actif qui s'adressent "aux plus pauvres". Idem pour la classe "instable" ou "dangereuse" que représentent les jeunes. "Il existe deux usages possibles de l'idéologie de la participation : la psychologisation et l'individualisation des problèmes, ou, aucontraire, la démarche de socialisation des questions et situations marquées par la souffrance sociale, l'exploitation, l'aliénation, la domination. Pour sortir le jeune de sa situation définie comme "dépendante" d'allocataire social, on entend le mettre en projet. Mais à défaut, dans le contexte actuel, certains CPAS pourraient bien imposer au jeune son projet personnel sans qu'il ait la possibilité de protester. Cela correspond exactement à la définition de la perversité : l'imposition à l'autre du désir". Autre exemple de l'ambivalence et de l'usage idéologique de la participation : un CPAS bruxellois, pratiquait dans le cadre de l'Article 27 des ateliers d'expression culturelle, forcément participatifs. Animés par des personnalités artistiques, ils allaient assez loin dans la construction de parole individuelle et collective. "Lors du débat, j'ai demandé aux participants pourquoi ne pas prolonger ou transformer cette expression au sein d'un comité d'usagers, centrés sur la question des droits et des pouvoirs d'usage. La réponse fut que de tels comités sont interdits aux allocataires du CPAS en question. Il s'agit donc bien ici d'une instrumentalisation de la participation puisque celle-ci est maintenue en deça de la possibilité de débattre des enjeux essentiels pour les personnes dans l'espace et le temps qui les concernent. Mobiliser la participation des usagers sur des enjeux réels est pourtant possible. L'exemple du "Processus d'Herbeumont", initié en 1996, à titre expérimental par le Fonds Social européen en Belgique, en a fait la preuve : en mobilisant un grand nombre de stagiaires en insertion socioprofessionnelle sur leurs enjeux essentiels, moyennant l'usage de différentes ressources culturelles, ila été l'occasion, pour ces stagiaires, de débattre et, in fine, de définir et de défendre un projet de charte de leurs droits."

Combler un déficit de légitimité.

Autre usage idéologique de la participation, que Luc Carton identifie comme pervers : l'appel à la participation lorsqu'il s'agit de combler (en surface) le déficit de légitimité des politiques publiques. C'est le cas de tel collège communal qui organise un référendum populaire pour choisir parmi les différents projets d'aménagements de la grand'place. Les enjeux réels - c'est-à-dire le type d'intérêts collectifs favorisés selon les différents projets - n'étant ni communiqués ni mis en débat public, la participation est donc à priori orientée vers des choix apparemment arbitraires, relevant du goût ou des préférences esthétiques. Un leurre.

Par contre, la participation peut apparaître comme une contribution essentielle pour pallier la difficulté de comprendre - de se représenter et donc de représenter les forces d'un monde devenu trop complexe. Elle devient une procédure essentielle de re-légitimation, mais ici aussi, il peut s'agir d'un leurre destiné à produire un effet de nature psychologique. Lorsque le pouvoir nous dit "nous avons besoin de votre pensée", rien n'est pire, il crée l'illusion d'approfondir la démocratie mais en réalité, il en élude la rpemière condition : la rigueur 1. La version positive serait une re-légitimation en liberté, une recherche de démocratie de délibération, ce qui nécessite la construction d'un point de vue citoyen."

La version marchande de la participation.

Le monde marchand a, selon Luc Carton, lui aussi ses vues sur la participation. La version marchande de la participation consiste à substituer toujours plus ses services à l'action autonome des personnes. "La naissance annoncée d'une chaîne spécialisée dans les programmes télévisés pour les enfants de 0 à 3 ans en est un exemple flagrant. Elle rajoute ainsi sa part aux nombreuses raisons de rester inactif déjà suscitées par les produits services de consommation. Les effets psychosociaux de la société marchande sont désatreux. Il est bien connu que de patauger dans la boue, les blocs de bois, amène infiniment plus pour le développement de l'imagination et des apprentissages que toutes les Playstation du monde." Pour tout le monde marchand, faire participer le public c'est donc développer sa dépendance envers ses produits.

Ecole et participation.

Au sujet des jeunes, Luc Carton constate que, puisqu'ils fréquentent l'école sur une très longue durée, de leurs 2 à leurs 22 ans, c'est en principe dans cette institution que se construit une part essentielle de leur vie. "Le paradoxe insoutenable est qu'en réalité l'école reste un lieu de non-droit, selon l'expression de Bernard Defrance 2. Lorsqu'il y est question de participation, c'est généralement une participation purement instrumentale et centrée sur des questions de détails, jamais sur les enjeux réels de ceux pour qui l'école est faite". Il existe beaucoup de préjugés sur la capacité des jeunes à participer valablement. Prévenu par les professeurs contre leurs élèves, Luc Carton a recueilli auprès de ces derniers de nombreuses demandes très sensées d'apprentissages que l'école ne leur donnait pas. "Et les parents ne contribuent pas à ce que cela change : même les plus progressistes, quand il s'agit de donner de meilleurs chances de participer à leurs enfants, sont susceptibles de se muer en conservateurs". En s'appuyant sur divers auteurs, Luc Carton constate la disparition du consensus autour de l'école, notamment à l'égard de son rôle dans la division du travail entre éducation, instruction et formation. Par ailleurs, l'école reproduit largement les inégalités sociales 3, l'arbitraire y règne 4, elle a perdu son quasimonopole dans la transmission de la culture et de la connaissance : chacun dispose aujourd'hui d'une diversité de sources qui lui permettent de discuter les connaissances enseignées. "Si la culture scolaire ne devient pas une culture de débat sur l'essentiel, sur le savoir lui-même - et non sur les détails - la position de l'école passera de plus en plus pour une escroquerie collective. Une des manières de dépasser la crise de légitimité de l'institution scolaire, serait de s'attaquer à la confusion entre sanction disciplinaire et évaluation cognitive. Le fait que l'évaluation ne soit pas contradictoire, qu'elle soit aveugle, a des conséquences dramatiques. L'école représente donc une expérience de participation largement manquée - sauf de notoires exceptions - mais son potentiel est immense".

Particpation et emploi, famille et ville.

Entre l'école et l'emploi, un vrai emploi, celui qui correspond à des qualifications et permet de se stabiliser, la transition s'allonge pour mener les jeunes jusqu'à 32, 35 ans... "Dans cet intervalle, ils ont affaire aux dispositifs de l'insertion socioprofessionnelle. Ici aussi, on leur enjoint de participer en leur extorquant un projet personnel. L'emploi se présente donc comme un lieu majeur de non participation. L'école n'atait pas rassurante, l'emploi non plus".

La famille semble quant à elle mieux s'acclimater à la démocraite que l'école. "Des progrès y sont repérables dans la participation du jeune à la construction de son destin personnel. Le modèle patriarcal du père - et de lépoux - omnipotent a vécu. La ville, elle, malgré l'importance qu'elle revêt en dehors de l'école et de la famille, n'offre pas, comme espace public, beaucoup de place à la participation. "Elle est peu sociable et la diversité s'y trouve progressivement réduite par le zonage des activités et tendanciellement, par la ségrégation entre les groupes sociaux."

Les organisations de jeunesse et d'éducation permanente.

"En offrant un espace possédant une tradition du jeu, de création de parole et de rencontre, elles peuvent infléchir certaines données personnelles, donner au jeune un levier sur son destin. C'est toujours ça de gagné sur les enfermements. Mais une minorité de jeunes est touchée, seule l'école comme lieu obligatoire, les touche tous. Quand il s'exerce vraiment, le rôle des Organisations de jeunesse peut être extrêment central. Les pratiques sont cependant très inégales vu que le décret relatif aux Organisations de jeunesse n'impose que des critères très formels de participation des jeunes aux orientations et à la conduite des organisations et de l'action. L'effet est donc parfois purement cosmétique".

Et si la participation n'était pas perverse ?

Pour Luc Carton, une participation non perverse pourrait se définir à partir des quelques "fondamentaux" esquissés ci-après :

  • Elle serait l'objet d'un droit dans un moment du travail démocratique qui s'appelle délibération. C'est d'abord un travail d'expression, ensuite un espace cognitif d'analyse et, enfin, un travail de structuration du débat, susceptible d'instruire l'arbitrage des représentants. Tout cela demande des critères procéduraux et de la méthode, c'est-à-dire de la rigueur;
  • Elle associe les différentes dimensions individuelle et collective d'expression du droit;
  • Elle porte sur l'essentiel et pas sur les détails;
  • Elle se structure dans un espace ouvert par rapport aux enjeux qu'elle aborde et à l'échelle adéquate;
  • Lorsque la participation est mobilisée par ceux qui détiennent légitimement l'autorité publique, cela implique qu'ils soient conscients des limites des savoirs dont ils disposent et de la nécessité et de l'intérêt de les confronter à des (enrichir de) savoirs sociaux inconnus. Un bon indicateur de la volonté d'une réelle participation ainsi proposée, c'est la pertinence des hypothèses. C'est qu'ils nous disent : "Voici comment nous percevons les choses, et vous ?" Il ne peut y avoir participation, débat et arbitrage légitime que pour autant que tous disposent d'hypothèses instruites.
  • "Le petit "p" de participation je l'attribue au "p" de "perverse" . Quant au grand "P", ce serait celui de "Promotion d'un approfondissement décisif de la démocratie"".

à lire sur ce site - Qu'est-ce que la classe à gestion participative ? - Faire le choix de la classe à gestion participative - Stratégies éducatives


1 - Un exemple flagrant : la campagne pour les présidentielles de Ségolène Royal. - retour

2 - Bernard Defrance - Sanctions et discipline à l'école - Editions La Découverte 2003. - retour

3 - Bourdieu et Passeron retour

4 - Jean-Louis Derouet - Ecole et Justice - retour

 

Mis en ligne le 8 janvier 2008 avec l'autorisation de son auteur.
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